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Excerpt for La 3e Alliance by , available in its entirety at Smashwords

La 3e Alliance


Science-fiction




Joseph-Luc




Copyright


© 2018 Joseph-Luc

Tous droits réservés.


Questions et commentaires à l’auteur :

chevalbleu@hotmail.ca




Page couverture : Série de nus féminins, tableau 4, Patrick Ouellet ; photo, Pixabay ; graphisme, Joseph-Luc.


N'allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre  ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais bien le glaive. Oui, je suis venu séparer l'homme de son père, la fille de sa mère, la belle-fille de sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa maison. (Matthieu 10, 34-36)


CHAPITRE UN

La nuit ou le matin ? Il faisait encore sombre en tout cas. Les voiles vaporeux du baldaquin apparurent d’abord, puis de hautes colonnes torses qui s’élevaient jusqu’à des voûtes à demi rongées par l’obscurité. Tournant la tête sur l’oreiller, Catherine découvrit des saints. Enfin, elle supposa que ces sculptures aux poses théâtrales figuraient des hommes que l’Église avait canonisés. Ils portaient barbe et auréole, et les plis de leurs robes se gonflaient comme si le vent les malmenait. Au-delà de ces œuvres, fresques et vitraux décoraient les murs, mais le manque d’éclairage rendait leur lecture difficile.

Un cercle de cierges autour du lit représentait la seule source lumineuse de la nef. À l’extérieur de cette limite, devant d’interminables rangées de bancs en bois, une foule nombreuse se tenait debout en prière. Catherine voulut se lever. Mais son crâne quitta à peine l’oreiller qu’on l’immobilisa. Des cordes retenaient ses poignets aux barreaux.

Quelque chose clochait. Un mauvais rêve. Toujours le même. La jeune fille secoua la tête, chassa les dernières brumes du sommeil qui engourdissait son esprit. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle comprit que le cauchemar se poursuivait. Elle se trouvait bel et bien étendue en robe de nuit dans un lit à baldaquin, les mains attachées, devant l’allée centrale d’une cathédrale remplie de fidèles en pleine célébration.

Que s’est-il passé ? Comment suis-je arrivée ici ? Je faisais quoi avant de m’endormir ? Où étais-je ?

Je ne me souviens de rien.

Catherine tira sur ses liens. Les cordes étaient solides et les nœuds, serrés.

– Hé, là ! Quelqu’un ? Libérez-moi !

Personne ne bougea de sa place. Les fidèles murmuraient des prières en faisant défiler un chapelet entre leurs doigts. Ils portaient tous le même manteau de drap sombre qui les enveloppait de la tête aux pieds. Un ample capuchon s’avançait sur leur visage de telle manière que Catherine n’arrivait à distinguer que le bout de leur nez, et à peine. Les mains étaient la seule partie vraiment visible de leur corps. Poings d’hommes ou de femmes, à la peau lisse ou ridée, nus ou habillés de bagues, de bracelets. Des adultes en majorité, mais des silhouettes plus petites laissaient deviner des adolescents et de jeunes enfants.

Un quinquagénaire à demi chauve s’affichait cependant à visage découvert dans l’allée centrale derrière la tête du lit. Catherine devait se tordre le cou pour le voir entre les barreaux. Une étole brodée de fils brillants et colorés le désignait comme prêtre. Encadré de deux garçons d’une dizaine d’années, il faisait face à l’autel et tenait en position verticale un long bâton doré dont l’extrémité supérieure se terminait par un crucifix rayonnant.

– Monsieur…, demanda Catherine.

Mais l’homme ne sembla pas l’entendre.

La musique d’un orgue, dont les tuyaux s’élevaient au-dessus d’une mezzanine au fond de la nef, emplit alors l’église. Les fidèles entonnèrent à l’unisson un chant cérémonial au rythme lent.


Prince de la nuit

Viens dans ta demeure

Viens aujourd’hui

Viens vite ! Écoute notre chœur


Nous t’attendons depuis tant de veilles

Quitte les ténèbres dont tu fais partie

Toi, plus fort que le ciel

Ô toi ! Prince de la nuit


Catherine se tourna vers le chœur. Ni bruit ni mouvement n’avait attiré son attention, mais quelque chose venait de s’y passer, elle l’aurait juré. La place était vide pourtant. Étrange, d’ailleurs. Le lit et toute la nef regardaient dans cette direction et personne n’y officiait.

De la fumée s’élevait au-dessus de l’autel. Catherine l’avait à peine aperçue au début, mais cela s’épaississait. Rien ne brûlait toutefois, aucune lueur ne trahissait la présence d’une flamme derrière la nappe. Le nuage continuait à se densifier. Il devint d’un noir de plus en plus opaque, se concentra, puis forma une silhouette.

Catherine battit des paupières et se dressa contre les oreillers. Elle se serait frotté les yeux si elle l’avait pu. Un homme se tenait derrière l’autel. Un corps imposant de presque deux mètres. Il contourna la table d’un pas assuré, descendit les marches de l’estrade et s’arrêta à deux pas du lit comme si le cercle de cierges qui l’entourait en interdisait l’accès.

Les flammes donnaient une couleur dorée à sa peau. Son bronzage représentait d’ailleurs son unique vêtement. Musclé comme un gymnaste, parfaitement proportionné, il se tenait fièrement, les pieds écartés bien ancrés au sol, les bras le long du corps comme s’il se préparait à dégainer une paire de pistolets imaginaires. Sa chevelure blonde mi-longue était formée de mèches rebelles qui se dressaient au-dessus du crâne. Mâchoire carrée, il affichait un visage calme, déterminé, patient. Ses yeux, d’un bleu intense, semblaient lécher les formes de Catherine. Il goûtait ses lignes adolescentes, plus femme qu’enfant.

Pendant ce temps, les fidèles poursuivaient leur chant :


Cette vierge gaillarde

Oui, nous te l’offrons

Pour notre sauvegarde

Prends-la ! Nous t’en prions


Un demi-sourire parut sur la bouche du prince de la nuit. Une étincelle de désir brilla dans ses yeux. Catherine tira avec vigueur sur ses liens, s’aida de ses jambes pour se plaquer contre la tête du lit. Son rythme cardiaque s’accéléra. L’homme traversa le cercle de cierges, s’assit sur le bord du matelas et approcha prudemment le poing. La jeune fille se figea alors que les phalanges glissèrent sur sa joue. Tout son corps se mit à trembler. Elle avait détourné les yeux, mais s’obligea maintenant à regarder l’autre en face avec une expression suppliante, quémandant sa pitié. Il adoucit son sourire. Il déposa un baiser sur le bout de ses doigts et le porta sur le front de Catherine. Elle poussa un soupir : il allait sûrement s’éloigner du lit à présent.

Il mit plutôt les deux mains sur les épaules de la jeune fille. Elle recommença à trembler. Son cœur se débattait dans sa poitrine comme s’il voulait en sortir. Les paumes glissèrent doucement. L’homme se préparait à lui saisir les seins, crut-elle. Mais il s’arrêta à mi-chemin. Catherine se figea, intriguée. Un sourire cruel lui répondit.

Les doigts empoignèrent la robe de nuit comme des serres. Le prince se redressa sur ses jambes et tira. Le vêtement se déchira, brûla la peau en filant. Catherine se retrouva nue.

– Au secours ! hurla-t-elle en forçant plus énergiquement sur ses liens.

Il la saisit par les chevilles, l’étendit de tout son long et se jeta sur elle.

– Non ! cria-t-elle pendant que l’autre la dévorait de baisers comme un chien qui ronge un os. Aidez-moi ! Je vous en supplie !

Mais les fidèles restèrent immobiles, toujours tournés vers le chœur, et poursuivaient leur chant :


Fais-lui un fils, porteur de ton sang

De sa bouche, nous parviendra ta loi

Pour toi, au fil des ans

Notre guide, il deviendra


Une déchirure. À force de s’agiter, la corde qui reliait le poignet droit de Catherine avait presque cédé. Une étincelle. La flamme d’un cierge avait fait briller, une fraction de seconde, la lame d’un couteau. Il venait d’apparaître là où les oreillers, bousculés, le couvraient encore un instant plus tôt. Pourquoi avait-on caché une arme à cet endroit ? Catherine ne s’y attarda pas. Ses forces soudain décuplées, elle brisa le lien et sa main se referma sur le manche. Un coup à l’épaule. L’homme se redressa en hurlant. Elle frappa à nouveau sans viser. La lame s’enfonça dans l’œil droit. Un liquide éclaboussa la figure de l’adolescente. Le prince tenta de se relever, mais perdit l’équilibre et tomba sur le plancher.

Catherine le regarda se tordre de douleur, terrifiée par ce qu’elle venait de faire. Se ressaisissant vite toutefois, elle coupa le lien qui retenait son autre poignet, bondit hors du lit et s’élança vers la sortie. Mais elle fit à peine un pas qu’elle s’écroula à plat ventre sur le sol de pierre. Le couteau lui échappa et ricocha plus loin. L’homme l’avait saisie par la cheville. Le sang couvrait la moitié de son visage. Il la fixait avec fureur de son œil unique.

– Chienne, tu vas payer !

Et il bondit sur elle, mains grandes ouvertes, décidé à l’étrangler.

CHAPITRE DEUX

– Non ! hurla-t-elle en se redressant dans son lit.

Tout était noir. Les cierges s’étaient éteints en emportant avec eux la cathédrale et ses occupants. Il ne restait plus que l’obscurité d’une nuit calme. Le pouls de Catherine s’adoucit jusqu’à retrouver un rythme régulier. La faible lueur des chiffres lumineux du radio-réveil dessinait autour d’elle les ombres familières de sa chambre à coucher.

Marc remua.

– Chérie, grogna-t-il d’une voix pâteuse en effleurant l’épaule de sa femme d’une main molle. Pourquoi as-tu crié ?

– Désolée, rendors-toi !

Catherine s’étendit sur le flanc, dos à Marc. Celui-ci se pencha cependant sur elle.

– Encore le même cauchemar ?

Catherine serra les dents. Voilà des années que les souvenirs revenaient hanter ses nuits. « Ne t’en fais pas, ma belle. Tu y penseras moins avec le temps, crois-moi », avait dit sa mère autrefois. En effet, les fidèles encapuchonnés avaient peu à peu espacé leurs visites oniriques au fil des saisons jusqu’à disparaître totalement durant une longue période. Mais ils étaient réapparus ces derniers jours.

– Que veux-tu ? répondit-elle finalement en s’obligeant à sourire. Je passais de meilleures nuits à l’époque où je rêvais au prince charmant, mais ce n’est plus possible maintenant : je l’ai dans mon lit.

Charmant ? répéta Marc comme si elle l’avait insulté. Tu vas voir si je suis charmant.

Et il se mit à lui dévorer le cou avec des baisers.

– Eh, arrête ! protesta Catherine en riant. Il reste une heure avant que le réveil sonne.

– Parfait ! Puisqu’on ne dort plus, aussi bien en profiter.


La lumière du matin pénétrait dans la salle de bains par les rideaux grands ouverts. Catherine se séchait les cheveux devant le miroir du lavabo pendant que Marc, sous la douche, braillait quelque chose qu’il prétendait passer pour une chanson. Elle le somma de cesser ce massacre, mais il obéit en haussant le ton. Elle n’insista pas. Les fausses notes la faisaient sourire.

Les traits de Catherine n’avaient pas la finesse de ceux d’un mannequin. Mais son mari la regardait comme la plus belle femme du monde et cela lui suffisait. Du reste, son apparence s’était beaucoup améliorée depuis qu’elle avait renoncé à se servir de ses cheveux bruns comme d’un voile pour se cacher. Elle les portait maintenant droits, coupés aux épaules, de manière à révéler son visage ovale, ses lèvres pleines et ses yeux sombres.

Mais une touche de maquillage supplémentaire allait s’avérer nécessaire aujourd’hui afin de retrouver un aspect acceptable. Catherine regrettait presque d’avoir plié aux supplications de Marc la veille. Traîner dans un bar jusqu’à une heure du matin lorsqu’on doit rentrer au travail le lendemain : quelle mauvaise idée ! Mais bon ! Camille et Martin, avec qui ils avaient fait les quatre cents coups durant leurs études, étaient de passage en ville. Elle s’en serait voulu d’avoir laissé filer l’occasion de boire un verre en leur compagnie.

De retour à sa chambre, Catherine fouilla dans la commode à la recherche d’une tenue convenable pour le bureau. Il ne lui restait plus grand-chose de mettable, déplora-t-elle en choisissant tout de même un chemisier et un vieux jeans. Elle allait devoir passer à l’appartement pour se changer avant de se rendre au travail.

Catherine retira son peignoir, puis s’arrêta en apercevant sa silhouette nue dans le miroir. Elle possédait encore moins le corps d’un mannequin que le visage. Mais bof ! elle serait folle de s’en plaindre avec une taille d’un mètre soixante-six et des courbes athlétiques.

Elle glissa les doigts sur son ventre plat.

Plat…


Catherine Lafond avait connu Marc Châtillon durant leur première année d’études universitaires. Elle s’était inscrite en langue et lui, en administration. Mais le hasard avait voulu qu’ils choisissent tous les deux un cours d’histoire comme matière facultative. Ils s’étaient entendus tout de suite. Marc avait séduit Catherine avec son corps musclé et tatoué sous un tee-shirt usé à l’effigie de Harley-Davidson. Il disposait en plus d’une longue crinière brune qui, avec une barbe claire, lui donnait l’allure d’un chanteur rock.

Aujourd’hui, Marc avait changé, songea Catherine pendant qu’elle servait le déjeuner. Toujours bien rasé, il portait maintenant les cheveux courts et cachait ses tatouages sous une chemise blanche et une cravate. Et, même s’il s’efforçait de demeurer actif en jouant au hockey deux fois par semaine dans une ligue amateur, il avait pris un peu de poids depuis qu’il avait franchi le cap de la trentaine. Ayant embrassé une carrière de gestionnaire à la fin de ses études, Marc avait fini par en adopter l’aspect général. Il était heureux ainsi et Catherine, qui avait évolué en harmonie avec lui, trouvait qu’il n’avait jamais été aussi séduisant.

– Me déposerais-tu au bureau aujourd’hui ? demanda-t-il après avoir avalé une gorgée de café. J’ai laissé ma voiture au garage hier.

– Encore ! répliqua Catherine en coupant ses œufs. Quel est le problème cette semaine ?

– L’alternateur, je crois.

– Ça fait différent. C’est le carburateur d’habitude. À ta place, j’aurais envoyé cette épave à la ferraille depuis longtemps.

– Un peu de respect pour ma Saturne. Et alors, pour le bureau ?

– J’aimerais bien, mais je dois passer chez moi pour me changer, répondit Catherine avec embarras. Je ne peux pas me permettre d’arriver en retard au travail. François n’attend qu’une excuse pour me congédier. Pardonne-moi.

– Ça va. Pour les fois que j’utilise l’autobus, j’en mourrai pas.

Il prit le journal qui traînait sur la table, jeta un œil sur les grands titres et poursuivit d’un ton acerbe :

– Tout de même, c’était plus facile avant que tu partes !

– Marc…

– J’en ai assez de vivre en vieux garçon ! J’ai toujours été correct avec toi, il me semble. Je rentre directement à la maison en fin d’après-midi et je fais ma part du ménage sans que tu doives me le rappeler. Je passe peut-être un peu trop de temps avec les gars, d’accord, mais tu as tes amies toi aussi. En tout cas, je suis là chaque fois que tu en as besoin. On n’est jamais restés fâchés plus d’une journée tous les deux… Si tu ne m’aimes plus, dis-le ! Ça va me briser le cœur, mais au moins la blessure sera nette.

– Je tiens encore à toi, Marc !

– Que me reproches-tu alors ?

– Tu n’as rien fait de mal. Ce n’est pas toi.

– C’est Samuel dans ce cas.

– Hein ? Quoi, Samuel ? s’écria Catherine.

Le temps d’un éclair, le souvenir d’un bébé rieur redevint présent dans son esprit.

– Voilà des années qu’on projette d’avoir un enfant, répondit Marc. Et tu choisis de me quitter la semaine où tu apprends que tu es…

– Je dois partir, coupa Catherine en se levant de table avec son assiette.

Elle jeta à la poubelle la moitié de ses œufs et alla récupérer son sac à main dans la chambre à coucher. Marc continua cependant :

– Tu n’as rien à te reprocher, Catherine !

Mais elle se boucha les oreilles.

CHAPITRE TROIS

Après des années de vie commune en appartement, Marc et Catherine s’étaient mis en quête, dès que leurs moyens le leur avaient permis, d’un véritable foyer où ils pourraient respirer à l’aise sans s’inquiéter des voisins. Durant des semaines, ils avaient épluché les petites annonces et visité plusieurs demeures sans dénicher la bonne. Celle-ci coûtait trop cher, celle-là réclamait beaucoup de travaux et cette autre se trouvait dans un quartier bruyant.

Puis ils avaient découvert la maison parfaite avec une cuisine moderne et trois grandes chambres au rez-de-chaussée. Une construction accueillante de style campagnard en brique brune avec des parterres ornementaux et une allée en pierres des champs qui traversait la pelouse pour se rendre à l’entrée principale. Elle venait avec une jolie courette où des pommiers fleurissaient chaque printemps. Une haie de cèdres l’entourait, assez épaisse pour préserver son intimité sans trop se couper du voisinage. Et un jardin potager y attendait les prochaines semailles. Le tout situé sur une rue tranquille bordée de résidences tout aussi agréables. En plus, un parc et une école primaire se trouvaient à proximité. L’endroit idéal pour élever une famille, s’étaient dit Marc et Catherine en échafaudant déjà toutes sortes de projets pour l’avenir.

Mais ces beaux jours appartenaient maintenant au passé.

Catherine sortit de la maison, tête basse, les yeux près des larmes.

Samuel.

Elle s’engouffra dans sa voiture, une berline proprette achetée chez un concessionnaire de véhicules usagés, et claqua la portière en grognant contre Marc.

Il sait pourtant qu’on ne doit pas me parler de Samuel. Pourquoi avoir prononcé son nom ? Comme si j’avais besoin de l’entendre !

Comme si le soleil pouvait se coucher sans qu’elle pense à lui ! Samuel : le fruit de la violence, qu’elle avait choisi de porter et de chérir malgré les réticences de son entourage qui l’incitait plutôt à s’en débarrasser comme d’une pomme pourrie ; le bébé qui lui avait tendu les bras avec des yeux enjoués ; l’enfant qui lui avait inspiré les rêves les plus fous jusqu’à ce que la vie, dans un délire cruel, décide de le lui enlever, lui reprochant probablement d’avoir trouvé le bonheur chez un être conçu au départ pour la rendre malheureuse.

Catherine releva la tête et tourna la clé de contact.

Le soleil semblait vouloir percer la couche nuageuse. On voyait sa lueur blanchâtre à l’horizon derrière les branches nues des arbres. Après avoir alourdi le paysage durant des mois, la neige s’était peu à peu retirée récemment pour ne laisser sur les cours avant des maisons que de ridicules congères souillées qui n’en avaient plus que pour quelques jours. Délai cependant trop long de l’avis d’un voisin, semblait-il. Malgré l’heure matinale, ce retraité avait décidé de pelleter ses flocons dans la rue où ils fondraient plus vite. Catherine songea un instant à rouler à toute vitesse sur les déblais pour les faire jaillir sur lui. Mais elle résista à l’envie et rejoignit sagement l’artère commerciale.

À un feu rouge, l’attention de la conductrice s’égara du côté d’une petite épicerie de quartier, située à un carrefour. Elle regarda un moment le commis de service – un jeune homme à l’aube de la vingtaine – pendant qu’il alimentait une machine à café. Il semblait seul. Aucun client. L’établissement venait probablement d’ouvrir ses portes pour la journée. Catherine passait régulièrement devant sans même le remarquer. Mais elle sentit à nouveau les larmes lui monter aux yeux cette fois-ci.

Le feu devint vert et Catherine s’engagea sur l’autoroute. Mais l’épicerie lui demeura en tête. C’était dans un lieu semblable, voilà longtemps maintenant, que sa vie avait basculé.


Le mois d’août tirait à sa fin. Il ne restait qu’un week-end avant le retour en classe. Dès lundi, la jeune Catherine Lafond devrait à nouveau se lever à six heures tous les matins, se botter le derrière pour se rendre à ses cours et passer des nuits blanches à étudier la veille des examens.

Mais la rentrée pouvait attendre. Afin de marquer dignement la fin des vacances, Joanne, sa meilleure amie, lui proposait d’organiser une soirée pyjama. Elles regarderaient des films et papoteraient entre filles jusqu’à une heure avancée. Catherine applaudit à l’idée et elles mirent aussitôt leur projet à exécution. Le temps de le dire, elles obtinrent l’autorisation des parents, invitèrent leurs copines au téléphone et filèrent à l’épicerie à bord de la voiture de papa.

D’humeur insouciante, elles se promenèrent entre les gondoles en remplissant leur chariot de boissons et de friandises. Cela en s’échangeant commentaires et badineries sur le goût de certains produits pour ensuite glousser de rire, souvent sans raison. Puis, arrivée au bout d’une allée, l’attention de Catherine se dirigea d’un élan irrésistible sur un des commis. Un grand jeune homme à la silhouette déliée avec des anneaux dans les sourcils et des cheveux noirs mêlés à des mèches blondes peroxydées. Il se coiffait comme s’il sortait de la douche. Le type qui effraie les grands-mères et excite leurs petites-filles en même temps.

Hé ! as-tu vu le beau mec ? murmura Catherine ébahie à l’oreille de son amie. Super !

Ouais… Il est regardable, répondit Joanne comme si elle faisait une concession.

Et elles se cachèrent derrière une gondole pour ricaner comme des dindes.

Le commis portait un badge au nom de Mario. Catherine voulut lui parler, mais elle rougissait juste d’y penser. Il était de cinq ans son aîné. Comment l’aborder ? Seule, elle aurait sans doute pris la fuite pour ensuite se reprocher sa timidité le reste de la journée. Mais Joanne la poussa vers lui.

B’soir, Mario ! dit-elle malgré le soleil d’après-midi qui brillait dans les vitrines. Auriez-vous du tabasco ? C’est pour un punch sans alcool.

Idiote ! Joanne avait déjà posé cette question à un autre employé qui, par malchance, rangeait maintenant des cartons de lait derrière le jeune homme. Catherine avait demandé la première chose à lui venir en tête. Et elle lui souriait comme une figurante dans une publicité de dentifrice.

Non, mais quelle conasse je fais !

Il ne nous en reste plus malheureusement, répondit cependant Mario avec une courtoisie toute professionnelle. Mais, si vous me donnez votre recette, je pourrai vous conseiller autre chose en remplacement.

Mario n’eut rien de satisfaisant à suggérer. Mais Catherine le remercia tout de même comme s’il avait accompli un miracle.

Le lendemain, Catherine proposa à sa mère de faire le marché avec elle – ce qui l’ennuyait d’habitude – et profita que celle-ci n’arrivait pas à trouver le bicarbonate de soude pour aller demander secours à Mario. Le surlendemain, l’adolescente se rendit à nouveau à l’épicerie pour que son commis préféré l’aide à choisir un fromage – dont la famille n’avait aucun besoin. Puis, le jour d’après, elle le retrouva comme par hasard dans un café en face de son lieu de travail. Bref, au bout d’un autre week-end, Catherine raconta à qui voulait l’entendre qu’elle s’était fait un nouveau petit ami… Son premier, en vérité.

Mario étudiait en journalisme à l’université. Rêvant de devenir un grand reporteur, il se voyait couvrir la nouvelle en Asie, en Afrique, en Amérique du Sud, partout où ça bougeait. Catherine aimait le suivre au restaurant où il traînait d’habitude avec ses camarades de classe. Ces jeunes gens parlaient de politique et d’actualité internationales, ainsi que des us et coutumes dans divers pays du monde. Cela la changeait des gamins qu’elle côtoyait tous les jours à l’école secondaire. Ceux-ci ne causaient que des exploits de leurs équipes sportives préférées. Sinon leur intérêt pour l’information ne dépassait guère la sphère municipale.

Le père de Catherine était diplomate de formation. Ayant longtemps fait carrière comme attaché culturel dans des ambassades à l’étranger, Gérald Lafond avait entraîné sa famille avec lui à chaque nouvelle affectation. Catherine avait donc passé ses premières années en Italie, en Égypte et en Syrie, en plus de visiter de nombreux autres lieux. Elle n’était rentrée définitivement au pays que peu de temps avant de commencer son cours secondaire.

Un jour, Mario confia à Catherine que ses parents et lui fréquentaient les apôtres de l’Agneau mystique.

La forme sous laquelle le Christ apparaît dans l’Apocalypse, expliqua-t-il. Il s’agit d’un groupe religieux d’inspiration protestante dont les adeptes croient au retour imminent du Sauveur. Notre communauté a vu le jour en Californie voilà une vingtaine d’années, puis des succursales ont poussé un peu partout en Amérique et en Europe. Nous comptons encore peu de membres dans la région malheureusement. On cherche à prendre de l’expansion, mais les gens ont tellement de préjugés ! Ils nous considèrent comme une secte, tu comprends.

Une secte ! répéta-t-elle avec un sourire.

Catherine avait appris à lire et à écrire dans des écoles internationales au milieu d’enfants qui venaient des quatre coins du globe. Cette diversité avait ouvert son esprit. L’inconnu ne lui faisait pas peur. Elle acceptait les différences et cherchait à voir au-delà de l’exotisme. Lorsqu’elle rencontrait un étranger, elle lui tendait les bras et l’invitait à lui raconter le monde où il avait grandi.

Il en allait de même des religions. Les gens pouvaient manifester leur foi en portant les symboles qu’ils désiraient, Catherine se gardait de les juger. Si cela les rendait heureux, tant mieux ! Quand on la conviait à un baptême, à un mariage ou à des funérailles, elle s’y présentait, peu importe que la cérémonie se passe dans une église, une mosquée ou une synagogue.

Quant à ses convictions personnelles, Catherine se disait croyante. Puisque quatre-vingt-dix-neuf virgule neuf pour cent de la population planétaire avait foi en un être supérieur, il fallait leur donner raison. Mais Dieu existait-il vraiment ? Elle ne s’était jamais arrêtée pour y penser. On n’abordait pas ce genre de sujet à la maison. Les Lafond s’étaient mariés et avaient fait baptiser leurs enfants selon le rite catholique, mais leurs pratiques religieuses se limitaient à ça.

Catherine trouva donc excitant que son petit ami s’investisse dans une démarche spirituelle. Dans le monde laïque qui l’entourait maintenant – où la majorité préférait s’affranchir du joug des croyances –, c’était naviguer à contre-courant. En plus, Mario avait choisi de tourner le dos aux grandes confessions pour vivre sa foi au sein d’une secte. Quel esprit rebelle ! Elle accepta de bon gré de le suivre aux réunions des apôtres de l’Agneau mystique dès que celui-ci le lui proposa.

Catherine connaissait la mauvaise réputation des groupes religieux marginaux. Ses parents s’empressèrent de l’instruire davantage à ce sujet d’ailleurs dès qu’ils découvrirent les croyances de Mario. Même ses copines abondèrent dans leur sens.

Le monde se fait laver le cerveau dans les sectes, prétendit Joanne. Les gens sont manipulés par des gourous qui cherchent à les exploiter de toutes les manières possibles.

Mais personne ne savait réellement de quoi il parlait. On répétait les idées préconçues véhiculées par les médias. Catherine balaya tous les avertissements du revers de la main.

Les apôtres de l’Agneau mystique se réunissaient régulièrement deux fois par semaine. Le dimanche matin, toute la communauté assistait à l’office hebdomadaire. Puis, un soir, selon leurs disponibilités, ils se retrouvaient en petits groupes pour participer à des ateliers de prières et de discussions. Catherine y rencontra des gens intéressants. Un plombier et un médecin, une couturière et une avocate. Un homme marié père de famille nombreuse, une femme divorcée sans enfant, et un homosexuel. Vous étiez tous bienvenus chez les apôtres. Catherine conversa avec eux et ne trouva que des individus sensés. Une belle élégante avait rejoint la communauté parce que, arrivée à un tournant de sa carrière, elle avait éprouvé l’envie de s’investir dans une démarche spirituelle. Un grand costaud avait pris le même chemin par simple besoin de croire au retour imminent du Sauveur. Une vieille dame les avait imités pour s’être sentie mise à l’écart par les religions officielles. Et la vision pessimiste du monde qui l’entourait avait poussé un petit gros à faire de même. Les raisons étaient multiples.

Au début, Catherine assista aux réunions pour passer du temps avec Mario, pour partager ce qu’il vivait, et pour lui faire plaisir – il tenait beaucoup à ce qu’elle l’accompagne. L’attrait de la nouveauté, les découvertes et les belles rencontres l’encouragèrent aussi à rester.

Puis elle se lassa. Se présenter à l’office tous les dimanches matin en plus de consacrer un soir par semaine à des ateliers, cela commençait à lui peser. Catherine avait des devoirs à faire, des leçons à étudier et, surtout, des amitiés à entretenir. Prier : quelle activité désespérante ! Le Sauveur pouvait réapparaître sur terre demain à l’aube si le cœur lui en disait, qu’en avait-elle à faire ?

Et puis Mario insistait drôlement pour qu’elle demande le baptême. Elle devait mettre un terme à tout cela avant que les choses aillent trop loin. En se levant un dimanche, Catherine avait pris sa décision : elle assisterait à l’office pour la dernière fois. Gare à la réaction de Mario ! Peut-être choisirait-il de rompre. Tant pis, alors ! De toute façon, elle le trouvait moins attirant depuis un bout de temps. Des cheveux noirs avec des mèches blondes peroxydées : quelle horreur !

CHAPITRE QUATRE

Quartier résidentiel, rue tranquille. Des enfants attendaient sur le trottoir le passage de l’autobus scolaire. Un joggeur aux chaussures couvertes de boue jusqu’aux mollets les salua au passage. Catherine le doubla, gara sa voiture pile devant l’entrée d’un immeuble à appartements de classe moyenne supérieure et, sitôt sortie du véhicule, s’élança vers la porte.

Si je me dépêche, je peux encore arriver à l’heure.

Après une première volée de marches, elle tourna au palier… et arrêta net. Une femme se trouvait sur son seuil, assise à même le sol. Elle portait une robe kaki qui la couvrait jusqu’aux chevilles et un long manteau ocre qu’elle serrait autour d’elle. Des vêtements amples conçus pour se protéger du soleil plus que du froid, comprit celle qui avait passé une partie de son enfance au Moyen-Orient. L’inconnue semblait droit sortie du désert d’ailleurs. Elle avait le teint basané sous un voile lâche qui cachait à demi ses cheveux blonds, et sa tenue était poussiéreuse.

Catherine approcha doucement. L’autre leva les yeux.

La signora Lafond ? demanda-t-elle en se redressant sur ses jambes.

Catherine hocha la tête.

Infine ! Non è troppo presto. La aspetto da ieri sera.i

Elle s’exprimait en italien avec un accent ni européen ni américain. Catherine, prudente, hésita à prendre la main qu’elle lui tendait.

– Vos parents m’ont appris que vous habitiez ici. Je n’avais que leur adresse à mon arrivée en ville hier soir, expliqua la visiteuse dans sa langue. Je me nomme Lucia Cinotti. C’est votre fils Samuel qui m’envoie.

Catherine se figea. Le visage d’un bébé dormant dans ses bras lui revint en pensée. Elle espérait depuis tant d’années qu’un policier – ou n’importe qui – se présente à sa porte pour lui annoncer « On a retrouvé ton enfant », qu’elle croyait avoir imaginé tous les scénarios. Et, maintenant, la scène se jouait. Était-ce possible ? Cette femme avait-elle vraiment nommé Samuel ? Elle l’avait vu… Non. Il l’avait envoyée… Cela revenait au même. Un grand sourire découpa sa figure.

– Vous avez bien dit Samuel ? s’écria Catherine en secouant la main de Lucia Cinotti entre les siennes. Comment se porte-t-il ? Lui avez-vous parlé récemment ? Où est-il ?

– Allons, allons ! répliqua Lucia avec un petit rire. Je suis là pour répondre à toutes vos questions. Mais pourrions-nous entrer avant ? Nous serions plus à l’aise.

– Heu ! Oui, bien sûr ! approuva Catherine qui avait oublié un moment qu’elles se trouvaient au milieu d’un couloir.

Catherine habitait dans un grand appartement luxueux qui appartenait à Bernard, son frère aîné. Ce dernier, diplomate de carrière comme leur père, ne vivait chez lui que quelques semaines par année entre deux séjours à l’étranger. En temps normal, Catherine se contentait d’y passer à intervalles réguliers pour ramasser le courrier et s’assurer que rien n’avait bougé. Mais, lorsqu’elle avait décidé de quitter Marc, frérot n’avait vu aucun inconvénient à ce qu’elle occupe les lieux provisoirement durant son absence.

Meubles contemporains, couleurs unies, rampe en laiton, tableaux modernes. Le décor reflétait la personnalité de Bernard : masculin et froid au premier abord, puis sympathique au bout d’un moment. Depuis qu’elle avait défait ses bagages, Catherine s’était abstenue d’imposer sa marque. Elle avait seulement déposé un bouquet de fleurs séchées sur la table de la cuisine.

Ce fut dans cette pièce qu’elle reçut Lucia Cinotti. Le cœur de Catherine battait vite. Mille interrogations se bousculaient dans sa tête. Les retenir le temps de mettre l’eau à bouillir pour le thé s’avéra difficile. Mais le supplice dura peu. Les tasses prêtes, elle s’assit enfin devant la visiteuse.

– Mon dernier entretien avec Samuel remonte à une semaine, répondit-elle finalement après avoir bu une gorgée. Il se portait à merveille !

– Décrivez-le-moi !

– C’est un beau jeune homme fort et en santé.

– Tant mieux !

– Il est marié et père de deux garçons.

Catherine s’immobilisa au moment de goûter son thé.

– Quoi ? Heu, pardon ? reprit-elle au bout d’un instant. Samuel était encore poupon quand on l’a kidnappé. Voilà douze ans de ça… Vous faites erreur.

En même temps qu’elle prononçait ces mots, Catherine sentit quelque chose se briser à l’intérieur. Elle désespérait de recevoir des nouvelles de son enfant depuis une éternité. Et, maintenant qu’elle voyait enfin poindre la lumière au bout du tunnel, la porte se refermait aussitôt.

J’aurais dû m’en douter. C’était trop beau pour être vrai. Comment pourrait-il en être autrement ?

– Il n’y a pas d’erreur, madame, assura cependant Lucia. J’ai bien rencontré votre fils.

– Voyons ! Où l’a-t-on amené ?

– Au Moyen-Orient.

– Pardon ? Je connais ce coin du monde. Je sais qu’on oblige parfois les filles à se marier très jeunes – avant la puberté dans certains cas –, mais les garçons… Être chef de famille à treize ans, même là-bas…

– Samuel et vous vivez à des époques différentes.

– On dirait bien, oui !

– Vous avez mal compris. Ma dernière rencontre avec Samuel s’est passée en Égypte en l’an 2490 de votre ère. Il avait trente-deux ans.

Catherine s’immobilisa à nouveau. Son enfant avait deux ans de plus qu’elle.

Elle déposa sa tasse sur la table. Son visage se durcit. Ses lèvres se retroussèrent.

– C’est quoi cette blague ?

– Je ne me moque pas de vous, madame.

Catherine se leva de sa chaise. Elle tourna le dos à Lucia Cinotti, avança d’un pas vers le comptoir. Elle sentit la fureur l’envahir jusqu’au bout des ongles. En pivotant pour à nouveau regarder la visiteuse en face, l’envie la prit de se jeter sur elle pour lui arracher la figure.

– Je ne souffre pas assez, vous pensez ? N’ai-je pas versé suffisamment de larmes déjà ? Voilà douze ans que j’espère le retour de Samuel. Ça ne signifie rien pour vous ? Douze ans à m’inquiéter de sa santé ! Douze ans à accumuler les cadeaux de Noël en attendant le jour où il rentrera à la maison pour les déballer ! Douze ans à me demander si c’est à moi qu’il pense quand il dit maman ! Douze ans à craindre le jour où la police viendra m’annoncer qu’on a retrouvé son corps… même s’il m’arrive de le souhaiter parfois.

Catherine saisit Lucia à l’épaule avec rudesse.

– Et, toi, tu débarques ici avec des histoires à dormir debout, poursuivit-elle avec rage. Quel monstre es-tu ? Sans cœur ! J’ignore qui t’a engagée pour me faire cette farce et je m’en fous. Tu vas ficher le camp tout de suite, compris !

Elle obligea Lucia à se lever et la poussa vers la porte.

– Attendez, madame ! J’ai apporté une preuve, protesta l’autre qui résista. Laissez-moi vous la montrer !

– Ah, oui ! Eh bien ! sors-la vite !

À son arrivée, Lucia avait déposé aux pieds de sa chaise une poche de jute d’aspect assez lourd. Alors que celle-ci tendait la main pour la récupérer, Catherine songea aux apôtres de l’Agneau mystique, au viol. Et si elle contenait une arme… ? Elle se précipita pour arracher le sac de justesse et, allongeant le bras pour garder l’autre à distance, le vida sans un mot dans le lavabo de la cuisine. Tout un bric-à-brac de métal et de plastique rebondit sur le chrome. Mais ces objets passèrent pratiquement inaperçus. L’attention de Catherine se porta immédiatement vers un vieux morceau de tissu.

D’abord stupéfaite, elle prit délicatement le vêtement à la texture pelucheuse et l’exposa à la lumière de la fenêtre pour mieux l’examiner. Il s’agissait d’un petit pyjama bleu et blanc avec, brodé sur le devant, un ourson souriant assis sur une demi-lune et coiffé d’un bonnet de nuit. Une tache brune à demi effacée apparaissait sur la jambe. Une éclaboussure de sauce que les lavages successifs n’avaient jamais réussi à retirer.

Catherine enfouit son visage dans le vêtement et le huma. Non, l’odeur qu’elle espérait trouver avait disparu. Mais quelle importance ? Ses yeux ne la trahissaient pas. Elle s’en souvenait comme si c’était hier. Elle tenait bien le pyjama de Samuel entre ses mains. Celui qu’il portait le jour de son enlèvement.

CHAPITRE CINQ

– M’écouterez-vous maintenant ? reprit Lucia Cinotti en récupérant ses affaires dans le lavabo.

Catherine continuait à palper le pyjama de Samuel, assise sur une chaise, sans rien dire. Lucia poursuivit :

– Je suis ce qu’on appelle à mon époque une passeuse. J’appartiens à un ordre trois fois centenaire de femmes dotées de facultés psychiques particulières qui, concentrées par une technologie adéquate, leur permettent de voyager dans le temps.

– Rien que ça ! répliqua Catherine sans chercher à cacher son scepticisme.

– M. Gallerani a réclamé mes services pour que je vous conduise jusqu’à lui.

– Qui ?

– Le nom de famille de Samuel.

– Tiens donc ! Pourquoi est-ce à moi de me déplacer ? Ce Samuel Gallerani aurait pu venir lui-même. Il est adulte, non ?

– Comment auriez-vous réagi tout à l’heure si un homme de votre âge vous avait accueillie sur votre seuil en se présentant comme votre fils ?

– Bonne réponse. Comment s’est-il retrouvé là, le pauvre ?

Lucia Cinotti se rassit en gardant son sac sur les genoux cette fois-ci.

– Son père est venu le chercher avec l’aide d’une autre passeuse pour l’amener chez lui au 25e siècle, expliqua-t-elle. Il serait entré par effraction dans la maison de vos parents.

Catherine prit une gorgée de thé. Il était froid.

Après le kidnapping, la police avait effectivement découvert deux jeux d’empreintes sur le lit de Samuel, ceux d’un homme et d’une femme. Et, sans parvenir à l’identifier, les enquêteurs avaient établi que le ravisseur était le même individu qui avait agressé Catherine dans les mois précédents. Mais les journaux avaient largement diffusé ces informations à l’époque.

– Le père de Samuel aurait fait des allers-retours dans le temps. Voilà comment il a disparu sans laisser de traces. Tout s’explique ! conclut Catherine en posant sa tasse. Comment s’appelle-t-il ?

– Angelo-Giuseppe Gallerani. Mais on le connaît davantage chez les francophones sous le nom de Jean XXIX.

– Drôle de pseudonyme. C’est un chanteur pop ?

– Non, il est… Vous vous en moquez. Vous ne croyez pas un mot de ce que je raconte. Je le devine à votre air.

– À quoi t’attendais-tu ? répondit Catherine en pliant soigneusement le pyjama sur la table. Si tu pensais tomber sur une mère désespérée au point d’en avoir perdu la raison, tu regardes trop la télévision.

– Eh bien ! je ne vois aucun moyen de vous convaincre de ma bonne foi sinon en vous invitant à me suivre. Je suis prête à repartir tout de suite si vous voulez bien m’accompagner.

Catherine songea qu’elle était censée se changer en vitesse et rouler vers le bureau. Elle devrait déjà se trouver à son poste en fait, réalisa-t-elle en consultant l’horloge.

Catherine travaillait pour un cabinet de traduction multilingue où ses tâches consistaient à rendre en français des textes rédigés à l’origine en anglais, en espagnol, en italien et en arabe. Ces documents allaient des rapports annuels aux traités à caractère scientifique en passant par les publications juridiques. La charge variait selon la demande. Catherine accumulait jusqu’à cinquante heures certaines semaines, mais devait souvent se contenter de cinq. Aussi s’était-elle lancée dans une carrière parallèle d’interprète à la pige. Ces contrats, pouvant l’amener à accompagner des gens d’affaires à l’étranger, lui occasionnaient des conflits d’horaire parfois. Mais son directeur l’avait encouragée à persévérer dans cette voie plus enrichissante, quitte à s’adapter.

Un nouveau cadre, François Thiboutot, avait cependant pris la relève depuis. Et celui-ci supportait mal que son personnel ne lui soit pas entièrement dévoué. Il avait déjà renvoyé un correcteur – un jeune homme aux études – pour avoir pris congé durant sa semaine d’examens. Il en fallait peu pour que Catherine connaisse le même sort. Son expertise et son efficacité l’avaient épargnée jusqu’à maintenant, mais elle pouvait difficilement se permettre une absence.

Catherine contempla encore le pyjama. Même si l’Arabe blonde italienne à l’accent bizarre qui se tenait dans sa cuisine avait inventé une histoire aussi improbable qu’elle-même, le vêtement demeurait réel. Une fabrication ne l’aurait pas trompée. Elle l’avait bien récupéré quelque part.

Si j’arrivais seulement à découvrir l’endroit où elle l’avait pris, que pourrais-je trouver d’autre ? Ma première piste depuis des années.

– D’accord ! décida-t-elle en sortant son téléphone de son sac à main. Je préviens mon directeur et nous partons.

Quelle explication fallait-il lui donner ? se demanda-t-elle en composant le numéro. Impossible de dire la vérité. Thiboutot ignorait qu’elle avait un fils – comme la plupart de ses confrères de travail d’ailleurs. Il allait lui passer tout un savon.

La réceptionniste du cabinet lui répondit. François se trouvait en réunion malheureusement, annonça-t-elle. Catherine laissa un message et éteignit son portable en poussant un soupir de soulagement : elle était tranquille pour un moment.

– Bon ! Encore une minute et je suis à toi, déclara-t-elle en se levant de sa chaise.

Elle vida les tasses à moitié pleines dans l’évier, déposa le pyjama de Samuel dans sa chambre et récupéra son manteau dans la penderie.

– Heu ! Vous n’apportez rien, observa Lucia.

– De quoi ai-je besoin ?

– Les voyages temporels coûtent cher. Personne ne m’engage pour que je l’amène prendre le thé chez un ami une fois par semaine. M. Gallerani s’attend à vous à ce que vous restiez quelques jours. Il souhaite faire votre connaissance, vous comprenez. Vous ne vous reverrez sans doute jamais ensuite.

– Ouais…

Catherine songea à la grosse valise qu’elle avait transportée le jour où elle avait emménagé chez Bernard. Il lui avait fallu un minimum d’une heure pour faire et défaire ses bagages. Quel désagrément ! Elle était prête à jouer le jeu si cela pouvait la rapprocher de son fils, mais…

– Bah ! j’imagine que vous avez des boutiques au 25e siècle.

– Hum ! Mettez quelque chose de plus léger au moins. C’est torride où nous allons.

– Oh ! je suis très bien comme ça, répliqua Catherine en ouvrant la porte.

Lucia afficha une mine résignée.

– As-tu garé ta machine à voyager dans le temps sur le parking ? reprit Catherine sur un ton badin en refermant derrière elles.

– Non, répondit Lucia avec une pointe d’agacement. Je préfère la garder avec moi.

En descendant l’escalier, elle fouilla dans son sac, puis exhiba un objet noir rectangulaire muni d’un écran et d’une multitude de boutons minuscules.

– Ça alors ! Tu te déplaces d’une époque à l’autre grâce à une application sur ton téléphone portable ! s’exclama Catherine. Vraiment, on n’arrête pas le progrès !

Elle tint la porte de l’immeuble à sa visiteuse, puis songea :

– Mais où va-t-on comme ça ? On aurait pu se téléporter depuis ma cuisine.

– On n’ouvre pas un couloir temporel n’importe où n’importe comment, voyons ! Certains endroits sont plus propices que d’autres.

Le choix des lieux dépendait de la pression atmosphérique, de l’activité sismique, de la position des étoiles… et d’une multitude de facteurs supplémentaires, tous aussi ridicules les uns que les autres. Les explications de Lucia Cinotti excédèrent rapidement Catherine.

– Où veux-tu aller ? coupa-t-elle brusquement.

Les deux femmes s’étaient arrêtées sur le trottoir à côté de la voiture de Catherine.

– Au 564, des Pommiers.

Catherine se figea. C’était l’ancienne adresse des apôtres de l’Agneau mystique.

J’aurais dû m’y attendre.

La police avait porté ses soupçons sur les adeptes de la secte le jour même de l’enlèvement de Samuel. Ils auraient cherché à se venger ou à s’approprier l’enfant. L’enquête avait abouti à une impasse malheureusement.

Mais, si ces gens avaient bel et bien partie liée avec les kidnappeurs, que venait faire cette Lucia Cinotti aujourd’hui ? Et ce scénario de science-fiction qu’elle avait raconté ? Pourquoi voulaient-ils la ramener sur les lieux du crime ? L’enlèvement de son fils ne les avait-il pas suffisamment dédommagés ? Toute cette histoire remontait à des lustres. Pourquoi remettre ça ?

Catherine songea à appeler la police – elle aurait déjà dû le faire –, mais se retint. Voilà trop longtemps que Samuel avait disparu. Des années à attendre, des nuits à pleurer. Cette Arabe blonde était la première personne depuis une éternité à lui apporter un semblant d’espoir. Si elle prenait la fuite, combien d’hivers passeraient-ils encore avant qu’une nouvelle piste se présente ?

– Je comprends que cette adresse vous évoque de mauvais souvenirs, poursuivit Lucia. Mais c’est le lieu le plus proche où je puis créer un couloir temporel. Je suis arrivée par là hier soir. Heu !

Lucia récupéra son téléphone dans son sac.

– Accordez-moi cinq minutes pour trouver un autre endroit, quitte à rouler quelques kilomètres de plus.

– Non, laisse ! l’arrêta Catherine en ouvrant sa portière. Au 564, des Pommiers !

Elle s’installa au volant sans ajouter un mot de plus. Elle ignorait ce qui se préparait, savait seulement qu’elle devait s’attendre à tout. Allait-elle passer un mauvais moment ? Sûrement. Mais l’incertitude la rongeait depuis trop longtemps. Il fallait qu’elle connaisse la vérité.

La rue des Pommiers se trouvait en banlieue de l’autre côté de la ville. Trente minutes de route en pleine heure de pointe. Assez pour réfléchir.


Selon les dirigeants du groupe, la section locale des apôtres de l’Agneau mystique était promise à un bel avenir. Bientôt leur nombre justifierait la construction d’un temple dédié à leur culte. Pour l’instant cependant, ils ne comptaient qu’une soixantaine de membres, adultes et enfants, et leur lieu de prière était situé en périphérie au quatrième étage d’un édifice administratif vieillot dont le rez-de-chaussée accueillait une clinique vétérinaire et une laverie automatique. Ils avaient néanmoins fourni un effort pour donner au local à bureaux qu’ils occupaient l’aspect d’une véritable église par l’apport de bancs en bois, d’images saintes bon marché et de fleurs en plastique.

Catherine s’était assise avec Mario et les parents de celui-ci au milieu de la salle à droite de l’allée centrale. Selon son habitude, le commis d’épicerie avait pris la peine de se peigner convenablement pour assister à l’office, en plus de revêtir un complet-cravate tout ce qu’il y a de plus classique. Il avait même retiré les anneaux de ses sourcils, perdant avec eux les restes de son aspect rebelle. La première fois que Catherine l’avait vu ainsi, elle avait éclaté de rire.

T’es-tu déguisé pour l’Halloween ? avait-elle demandé.

Mais Mario ne l’avait pas trouvé drôle.

Dieu n’est pas un copain avec qui on va prendre une p’tite bière, avait-il répliqué.

De fait, tout le monde s’endimanchait pour assister aux offices chez les apôtres. Même Catherine, qui portait toujours des jeans, devait enfiler son chemisier le plus terne avec une jupe droite qui descendait jusqu’en bas des genoux. Cet accoutrement plaisait à son père – qui l’encourageait à s’habiller ainsi pour l’école –, mais l’adolescente trouvait qu’elle avait l’air coincée.

L’office commença à dix heures comme d’habitude par l’arrivée du célébrant qui traversa l’allée centrale, suivi de deux enfants de chœur. Une musicienne amateur s’exécuta sur un orgue d’occasion et l’assemblée entama un cantique. Catherine chanta du bout des lèvres, une note derrière le reste des fidèles. Elle se demandait comment elle allait apprendre à Mario son départ de la secte.

Pourvu qu’il ne le prenne pas mal. J’aimerais qu’on demeure amis.

L’office se poursuivit avec la lecture d’un extrait des évangiles portant sur l’annonciation, puis le célébrant s’avança au lutrin. Comptable dans la vie civile, le pasteur Robert Bernier était un petit homme replet d’une cinquantaine d’années, à demi chauve, qui n’avait pas encore réalisé que la moustache était passée de mode. Catherine l’aimait bien. Il prononçait ses sermons avec la solennité qui convient à ce genre de discours, mais abordait des sujets contemporains de la vie courante, assortis d’anecdotes intéressantes qui amenaient à réfléchir et, parfois, à rire. Aujourd’hui, il semblait plus enthousiaste qu’à l’habitude. Mais, aussi, plus nerveux. Toute l’assistance le remarqua, même Catherine qui avait l’esprit ailleurs jusque-là.

Mes bien chers frères et sœurs, j’ai une aventure extraordinaire à partager avec vous ! Un soir chez moi la semaine dernière, je lisais un livre, enfoncé dans mon fauteuil, lorsque Dieu m’est apparu en chair et en os dans un nuage de fumée. Il avait pris la forme d’un homme dans la force de l’âge avec une barbe qui descendait jusqu’à mi-poitrine, et des yeux brillants comme du métal en fusion.

De discrets chuchotements s’échangèrent dans l’auditoire. On écoutait pourtant Robert Bernier avec un silence attentif en temps ordinaire. Certains semblaient stupéfaits ; les autres, plus sceptiques. Catherine fut de ces derniers.

Quelle connerie il raconte là ? murmura-t-elle.

Chut ! répliqua Mario.

Oui, j’ai cru à un rêve moi aussi, poursuivit Bernier. La soirée était avancée et ma journée m’avait épuisé. J’avais d’ailleurs failli m’endormir plus tôt, je l’avoue. Et le Seigneur s’adresse à moi de façon plus discrète en temps ordinaire. Comme vous, je dois tendre l’oreille pour l’entendre. Je me suis frotté les yeux, mais Dieu se tenait toujours devant moi. Et il m’a appelé par mon nom. « Robert, mon fils unique doit renaître parmi vous comme autrefois du ventre d’une femme couverte par l’ombre de mon Esprit. Dimanche, tu rassembleras toutes les vierges en âge de procréer dans ma maison et tu prieras. Je guiderai ton bras vers celle que j’ai choisie. »

L’union serait consommée plus tard en soirée au cours d’une cérémonie en présence de tous les membres de l’assemblée. Robert Bernier parlait avec émotion. Une voix que son auditoire ne lui connaissait pas. Il semblait encore sous le choc, à la fois convaincu et convaincant. Même si de nombreux fidèles restaient sceptiques, la majorité donnait l’impression de boire ses paroles. Mais pas Catherine.

Comment peut-on dire autant de conneries ? Là, c’est fait, il m’a perdue. J’ai mis les pieds dans cette chapelle de merde pour la dernière fois. Si j’hésitais toujours en entrant ici ce matin, ce gros innocent vient de me décider. Je devrais partir sur-le-champ… Ouais ! Marcher jusqu’à la maison… Aussi bien attendre qu’il ait choisi sa vierge. Je me demande qui va embarquer là-dedans.

J’inviterais maintenant les jeunes filles pures à avancer afin de déterminer celle qui sera la plus apte à accueillir le Saint-Esprit, poursuivit le pasteur.

C’est ça, courez ! Faites des folles de vous, bande de poires !

Une demi-douzaine de candidates âgées de quatorze à dix-neuf ans se levèrent un peu partout dans la salle et s’acheminèrent vers le chœur. Certaines avec plus d’empressement que d’autres. C’est plus que je ne l’aurais cru, réalisa Catherine en remarquant une gamine de treize ans qui filait vers l’autel en faisant des efforts visibles pour ne pas rire.

Qu’attends-tu pour les rejoindre ?

Quoi ?

Mario venait de sortir Catherine de son état de simple spectatrice passive. Il se leva et la prit par le coude.

Tu as bien dit que tu n’avais jamais couché, non ? poursuivit-il en l’obligeant à quitter son siège.

Oui, mais… Je ne suis même pas baptisée.

Le défaut de sacrement était la première excuse que Catherine avait trouvée. Si Mario s’était contenté de lui chuchoter à l’oreille, elle lui aurait avoué sans ambages ce qu’elle pensait de cette mise en scène, mais tous les yeux s’étaient tournés vers eux et elle vit la naïveté sur la figure de son petit ami. Cette histoire insensée que Bernier venait de conter, il y croyait.

Catherine regarda autour d’elle. Les gens attendaient sa réaction. Intimidée, elle fronça les sourcils en direction de Mario et se glissa jusqu’à l’allée centrale comme si on la poussait dans le dos. Un instant, elle faillit se diriger vers la sortie, mais rejoignit plutôt les autres filles en rentrant la tête dans les épaules.

Mon salaud ! Attends un peu la fin de l’office. La paire de claques que tu vas recevoir. C’est le dernier souvenir qui te restera de moi !

Toutes les candidates étaient maintenant alignées devant l’assemblée. Robert Bernier les contempla une par une et les interrogea :

As-tu un copain ? demanda-t-il à une blonde un peu rondelette. – Que penses-tu des relations sexuelles avant le mariage ? poursuivit-il avec une petite brunette. – Crois-tu au pouvoir de l’amour ? posa-t-il à une rouquine à l’allure efflanquée. – Que signifie Dieu pour toi ? continua-t-il avec une grande aux cheveux noirs.

Quelle nullité toutes ces questions ! Et les réponses l’étaient tout autant, pour Catherine. Le pasteur sembla d’ailleurs s’en rendre compte. Hésitant, il demanda à l’assemblée de prier avec lui pour que le Seigneur leur accorde sa lumière. Tous joignirent les mains. Ils demeurèrent ainsi une longue minute. Un soupir d’exaspération vint des candidates.

Bernier se tourna à nouveau vers elles, les regarda l’une après l’autre une dernière fois, puis désigna Catherine de l’index.

C’est toi que Dieu a choisie.

Toute la salle se leva spontanément pour applaudir. Les perdantes embrassèrent l’élue et se serrèrent contre elle.

Félicitations ! – Chanceuse ! s’écrièrent-elles.

Catherine ne savait plus quelle réaction adopter. Avec leurs visages souriants, les apôtres semblaient tous se réjouir pour elle. « Non ! faillit-elle crier. Je refuse d’être la mère du Christ. Laissez-moi sortir de cette maison de fous ! »

Monsieur Bernier…, demanda-t-elle en cherchant une façon polie de lui expliquer qu’elle préférait céder sa place à une autre.

Mais, l’agitation qui l’entourait l’intimidant, son appel ne s’éleva pas plus haut qu’un murmure. Et Mario surgit dans son champ de vision. Il courut vers elle, la fit bondir dans ses bras et l’embrassa. Il riait. On lui aurait annoncé qu’il avait obtenu un poste de reporteur dans un grand quotidien qu’il n’aurait pas paru plus heureux. Catherine ne l’avait jamais vu aussi content. Elle en perdit la voix.


À la fin de l’office, les apôtres lui accordèrent à peine un instant pour prévenir ses parents au téléphone qu’elle serait absente pour le reste de la journée, puis ils l’entraînèrent dans un tourbillon qui la tint occupée jusqu’au soir.

Maude Coutu, la conjointe du pasteur, et leur fille Sandra – avec qui Catherine s’entendait bien – amenèrent l’élue dans un grand magasin où elles lui firent essayer différentes robes de nuit, des plus sages aux plus provocantes. Elles s’arrêtèrent ensuite dans un restaurant gastronomique où Catherine savoura des fruits de mer pour une des rares fois de son existence. Puis le trio passa dans un centre de beauté et santé. Épilation, manucure, massage, bain d’algues et de boue, relaxation : autant de nouvelles expériences, de moments merveilleux qui apaisèrent l’adolescente et l’incitèrent à considérer les choses sous un jour plus serein.

Catherine en oublia ses craintes. Que se produirait-il ce soir ? On lui demandait simplement de s’unir symboliquement au Saint-Esprit dans le cadre d’une cérémonie religieuse. Bizarre comme idée, et puis après ? Entre ça et immoler une chèvre. Elle en avait vu d’autres. Et ensuite ? Elle rentrerait tout bonnement à la maison et, demain matin, elle se lèverait à la même heure que d’habitude pour aller à l’école. Les apôtres seraient déçus à l’office dimanche prochain en constatant son absence – car, c’était définitif, son aventure dans la secte se terminait à la fin de la journée –, mais bah ! tant pis pour eux ! Personne ne lui avait demandé son opinion. Alors, pour l’instant, Catherine choisit de profiter pleinement du moment. Au diable le reste !

Le trio rentra à l’église en début de soirée et s’empara du bureau qui servait de sacristie au pasteur. Là, Mme Coutu appliqua un léger maquillage à Catherine, la coiffa et l’habilla d’une ravissante robe de nuit en tulle de soie. À un moment, Mario frappa à la porte, pressé de retrouver sa copine, mais les femmes refusèrent gentiment de lui ouvrir.

Tu ne sais pas que ça porte malheur de voir la nouvelle mariée avant la cérémonie, lui lança Sandra en riant.

Mais elle finit par le faire entrer peu avant le début de l’office.

Splendide ! s’exclama-t-il en découvrant l’élue. Tu n’as jamais été aussi belle.

Catherine sourit, rouge de plaisir. Mario la félicitait quotidiennement sur son apparence, mais elle ne s’y habituait pas. Cette fois-ci, il semblait encore plus ébloui qu’en temps normal en tout cas. Robert Bernier glissa la tête par l’entrebâillement de la porte. Il complimenta l’élue à son tour et prévint sa femme que la cérémonie allait commencer. Suivant les directives de Maude, Catherine passa son bras sous celui de Mario et ils avancèrent ensemble dès que l’orgue se mit à jouer.

La sacristie se trouvait au fond du vaste local à bureaux qui servait de nef à l’église. Les fidèles, qui s’étaient levés aux premières notes de musique, se retournèrent à l’entrée du couple. Il y eut un sifflet et des murmures d’approbation. Catherine baissa la tête, intimidée. Elle se sentait vraiment comme une future mariée le jour de ses noces. Puis elle releva le menton. Les apôtres étaient plus nombreux qu’en matinée. On s’était chargé de mettre au courant ceux qui avaient manqué l’office hebdomadaire sans doute. Mais les différences ne s’arrêtaient pas là. Les cravates étaient plus colorées ; les toilettes, plus éclatantes ; les bijoux, plus brillants. Et puis, en lieu et place du promis, un lit à baldaquin couvert d’un voile rose vaporeux attendait l’élue devant l’autel. On avait retiré des bancs pour lui laisser de l’espace.

Mario tira discrètement la main de Catherine pour poursuivre la marche nuptiale. Mais celle-ci resta figée sur place.

Allons, viens ! murmura-t-il. Qu’est-ce qui te prend ?

Tu me poses la question ? répliqua Catherine.

Et, comme il continuait à la regarder sans comprendre, elle éclata :

Je vais te dire ce qui me prend ! Tout le monde s’est habillé comme pour assister à une première à l’opéra, et moi – la star de la soirée – j’ai l’air d’une folle dans ma chemise de nuit transparente ! Et pourquoi a-t-on installé un lit ? Vous attendez-vous à ce que je fasse semblant de baiser avec le Saint-Esprit pendant que vous allez réciter le Je vous salue Marie ?

Chut, pas si fort ! répliqua Mario entre ses dents. Tous nos frères t’entendent.

Je m’en fous ! cria Catherine avant de s’adresser directement à la foule : Trouvez-vous une autre dinde pour votre farce ! Moi, je rentre à la maison et je ne remets plus jamais les pieds dans cet asile.

Elle pivota sur les talons pour retourner se changer. Des murmures s’élevèrent dans l’assistance. Un claquement de doigts retentit. Catherine tourna la tête vers le chœur. Robert Bernier pointait deux hommes costauds qui attendaient jusque-là près de la sacristie. Ils la saisirent chacun par un bras sans prononcer un mot et la traînèrent dans l’allée centrale.

Eh ! que faites-vous ? s’écria Catherine. Lâchez-moi !

Dans la nef, les apôtres s’agitèrent.

C’est quoi ce bordel ? s’exclama un grand brun de vingt ans.

Laissez cette fille ! exigea une femme dans la soixantaine.

Un type de quarante ans, mécanicien de son état, quitta son banc, poings fermés, prêt à en découdre.

Du calme ! réclama Bernier en levant les bras pour apaiser les fidèles. Aucun mal n’arrivera à notre sœur, allons ! Rasseyez-vous s’il vous plaît. Marie aussi a connu un instant de faiblesse avant de recevoir le Saint-Esprit.

Les murmures se turent aussitôt. L’ouvrier regagna sa place comme l’ensemble de l’assistance. Mais Catherine continuait à s’agiter.

Mario ! appela-t-elle.

Les deux costauds l’entraînèrent jusqu’au lit et retirèrent leurs cravates pour lui lier les poignets aux barreaux.

Vous ne trouvez pas que vous exagérez, les gars ? protesta une voix féminine au fond de la nef.

Mais elle resta sans écho.

Espèces de salauds ! cria encore Catherine en se débattant. Mario, aide-moi !

Mais, à l’autre bout du local, Mario n’avait pas bougé d’un centimètre depuis que Catherine avait laissé son bras. Il attendit que les costauds s’éloignent, pour s’approcher du lit d’un pas calme.

Détache-moi ! commanda Catherine.


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